Restaurer, coloriser, parfois même animer des photographies vieilles de plus de 80 ans : l’intelligence artificielle offre aujourd’hui des possibilités impressionnantes. Mais pour l’exposition consacrée au maquis Bir Hacheim à Chasseneuil-sur-Bonnieure, l’IA n’a jamais travaillé seule. Derrière une quarantaine de photographies colorisées se cachent recherches historiques, retouche d’image, essais, échanges avec les historiens et savoir-faire graphique.
L’IA peut rendre une archive plus lisible et plus proche de nous. Mais elle ne transforme pas une photographie noir et blanc en vérité historique en couleurs. Le résultat reste une interprétation, d’autant plus crédible qu’elle est documentée et encadrée par l’humain.
Avant l’IA, un véritable travail d’enquête
Coloriser une photographie du maquis Bir Hacheim pose une difficulté particulière : ces hommes et ces femmes étaient des résistants clandestins.
Instituteurs, garagistes, civils de tous horizons et relativement peu de militaires : les maquisards ne disposaient pas d’un uniforme officiel qui permettrait aujourd’hui d’affirmer simplement « cette veste était de telle couleur ».
Et la clandestinité imposait justement de laisser le moins de traces possible. Peu de grands rassemblements, peu de photographies et de documents, des alias plutôt que des identités officielles… Ce qui protégeait les résistants en 1944 complique aujourd’hui le travail d’identification.
Avant la colorisation, il a donc fallu préparer les photographies originales, retravailler niveaux et contrastes, rechercher des documents et des photographies couleur d’époque et confronter les hypothèses.
Bleu, vert, kaki ? Certains vêtements ont nécessité plusieurs essais.
L’IA propose une image, elle ne connaît pas la vérité
Une photographie de groupe de 1944 illustre particulièrement bien cette démarche.
Pour déterminer les couleurs des drapeaux susceptibles d’être présents, le travail a été réalisé avec l’historien responsable de l’exposition. Contexte historique, connaissances, autres photographies et archives ont été croisés avant de donner des directives précises à l’IA.
C’est là toute la différence entre demander à une IA de coloriser une vieille photo et utiliser l’IA comme un véritable outil de travail.
Prompts, essais, corrections, comparaison avec les sources disponibles : l’humain reste aux commandes. Et lorsqu’une information n’existe plus, l’IA ne peut pas la retrouver miraculeusement. Elle produit une proposition vraisemblable à partir des indications qui lui sont données.
L’une des photographies a même été transformée en courte vidéo. L’effet est saisissant : des personnes figées depuis 1944 semblent soudain reprendre vie. Mais ici encore, il faut conserver la bonne distance : ces mouvements sont une interprétation contemporaine, pas des images filmées à l’époque.
Savoir aussi quand ne pas utiliser l’IA
L’exposition comprend également des cartes d’époque retravaillées pour faciliter leur compréhension. Et cette fois, pas d’intelligence artificielle.
Les cartes ont été vectorisées manuellement, puis leurs informations retravaillées avec les historiens afin de mettre en évidence les éléments importants pour les visiteurs.
C’est finalement ce qui résume le mieux cette expérience : le bon outil n’est pas systématiquement le plus récent.
L’IA vient ici compléter des méthodes graphiques traditionnelles : recherche documentaire, retouche photographique, dessin vectoriel, échanges avec des spécialistes et, surtout, regard critique.
Faire revivre une archive sans réécrire l’Histoire
Le résultat a surpris, y compris les historiens ayant travaillé sur l’exposition. La couleur rapproche les visages, rend certains détails immédiatement perceptibles et change notre regard sur des photographies que la distance du noir et blanc peut parfois rendre abstraites.
Mais il ne faut jamais oublier l’original.
Une photographie colorisée n’est pas une photographie couleur retrouvée. C’est une interprétation visuelle documentée, conçue pour faciliter la lecture et créer un lien avec le visiteur.
Cette exposition montre ainsi une utilisation peut-être moins spectaculaire de l’intelligence artificielle qu’il n’y paraît : ne pas lui demander de remplacer le savoir-faire ou la connaissance, mais de les prolonger.
Et c’est probablement là que l’IA rend les plus grands services : lorsqu’on sait ce qu’on lui demande, pourquoi on le lui demande… et quand il ne faut pas l’utiliser.


